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Les clowns de mon enfance - Partie 1

5 Mai 2019 | L'Impossible Dictionnaire, Un peu de moi | 2 commentaires

Il fut un temps où les clowns n'étaient que des personnages de cirque faisant rire petits et grands. C'était  le cas dans mon jeune temps. Depuis, Ça de Stephen King a changé la donne. Mais il n'y a pas que lui comme on le verra plus tard. Aujourd'hui, la peur du clown prédomine sur la sympathie qu'ils sont censés inspirer. Dans un premier temps, je souhaitais ne vous proposer qu'une liste des clowns qui ont bercé mon enfance et une partie de mon adolescence, La Piste aux étoiles, tout ça. Le sujet est vaste. Au fur et à mesure de mon furetage - comme souvent d'ailleurs - je me suis empli d'informations avec cette irrépressible envie de partager avec vous le fruit compoté de mes recherches. C'est pourquoi cet article comportera trois parties. Celle-ci creusera l'histoire des clowns, puis essayera de comprendre quand ça a dérapé, puis dans un deuxième temps viendra je vous proposerai une liste des références à la coulrophobie pour enfin laisser place à la présentation des clowns de mon enfance. Cela vous laissera le temps de m'indiquer en commentaires les clowns de votre enfance à vous dont je me ferait écho dans la troisième et dernière partie.

Étymologisons gaiment !

Il ne faut pas être un grand spécialiste pour deviner que le mot est d'origine anglo-saxonne. Apparu au seizième siècle, il s'écrit "cloyne" (1563),  "clowne (1567), "cloune" (en 1570) puis prend la graphie de "clown" quelques années plus tard. On pourrait traduire le mot par "homme rustre, paysan". Ce qui fait dire au dramaturge Ben Jonson que l'origine latine en serait "colonus" qui signifie "cultivateur, paysan". Comme on le verra plus tard, le mot n'est pas encore accolé à l'univers du cirque. Il faudra attendre pour cela le dix-huitième siècle.

On est bien avancé, maintenant ! C'est quoi le rapport entre un paysan et un artiste circassien ? Ah le gars veut faire de l'étymologie wikipédiesque mais quand on ne maîtrise pas l'art de l'origine des mots, on boit une tisane plutôt que d'écrire des articles. Oh la la la la la la ! (c'est pas facile d'écrire avec une voix nasillarde) Je m'en va vous l'expliquer mon bon prince ! Hein que je va l'expliquer les petits nenfants ! Oh la la la la la la ! 

Est-ce le sujet, ma dualité s'exprime. En moi, celui qui s'intéresse aux mots, à l'histoire, est habillé de paillettes, maquillé de blanc surplombé d'un sourcil circonflexe et d'un chapeau pointu. Pendant que l'autre qui ne pense qu'à s'amuser, à lire des comics, à se marrer dans les parcs d'attractions et à s'enorgueillir de jeux de mots à deux balles porte des chaussures trop grandes, une veste bariolée trop large et un magnifique nez rouge. Je suis à moi tout seul le clown blanc et l'auguste.

On reviendra plus tard sur la typologie des clowns. Cette introspection bruyante m'aura laissé le temps d'aller chercher le lien entre la paille des fermes et celles des cirques. D'ailleurs en italien, clown se dit pagliaccio, de "paglia" qui signifie paille. Ce terme a d'abord désigné le bateleur, celui qui incitait le public à entrer sous la tente en contrefaisant les tours de force ou d'adresse de ses collègues. En français, on voit apparaitre le mot "clown" assez tardivement, en 1823, dans Diorama de Londres ; Ou, Tableau Des Moeurs Britanniques En Mil Huit Cent Vingt-Deux où Eusèbe Desalle parle du "Pierrot, que les Anglais appellent clown". L'Auguste me souffle "Eusèbe Desalle, deux ambiances" prenant mon cas pour une généralité.

De la ferme au cirque, il n'y a qu'un clown

De l'art du suspens. Le gars joue avec les nerfs de ses lecteurs en ne répondant pas immédiatement à la question que ce dernier se pose "Mais bon sang d'une pipe en bois de Bordeau Chesnel de miel de purin de ta glace, c'est quoi le rapport ???" J'y viens, j'y viens. 

De prime abord, on pourrait penser que le clown tire ses origines d'un côté du fou du roi, du bouffon, et de l'autre de la Commedia dell'arte. Le clown blanc serait le descendant de Pierrot et l'auguste serait le fils d'Arlequin. D'accord, logique même, mais ça n'explique pas l'appellation fermière.

Les premiers clowns arrivent sur les pistes anglaises au dix-huitième siècle. Les cirques équestres afin d'amuser leur public font appel à des garçons de ferme inexpérimentés dans l'art de monter à cheval pour entrecouper les performances des artistes. Ce sont des serviteurs benêts qui tentent d'égaler leur maître en se vautrant lamentablement pour le plaisir des spectateurs, des grenouilles qui veulent se faire plus grosse que le bœuf. Au même niveau que leurs cascades ratées, ce qui fait rire les spectateurs, c'est le contraste qu'imposent leurs habits de paysans aux strass et paillettes des "vrais" artistes du cirque. Les garçons de ferme sont et deviendront la caricature des autres numéros qu'on qualifiera de sérieux.

Alors, on se la ferme, maintenant ! Blague, humour, drôle, rires, sous vos applaudissements.

Il était une fois en schisme

On ne m'enlèvera pas de l'idée que le rôle originel du clown existe encore aujourd'hui aux États-Unis avec les bullfighters, ces clowns de rodéo toujours habillés en garçons de ferme qui endossent le double rôle d'amuseur ou de dédramatiseur d'un sport dangereux tout en protégeant les chevaucheurs chus de la possible attaque du taureau.

Pour ce qui concerne l'évolution des clowns de cirque, progressivement des rôles distincts sont apparus.

Le clown blanc

Lui, il en a eu marre qu'on se moque de ses habits sales et de ses pitreries. Il veut draguer l'écuyère ou la trapéziste. Il veut paraître sous son meilleur jour. Pour ce faire, il se défait de son accoutrement de garçon de ferme pour se la jouer immaculées paillettes. Vêtu de blanc, le clown de la même eau est sérieux, digne, parfois même autoritaire. Clairement, il se la pète. Tel un Pierrot lunaire, il se maquille à la bidet style avec, parfois, un énorme sourcil noir, preuve de sa perplexité envers son acolyte. Parce que tout seul, on ne va pas se mentir, il ne serait pas sur la piste à s'attirer les regards de la foule. Il n'existe que parce qu'un autre est avec lui, un souffre-douleur, un faire valoir. En écrivant ces mots, je me demande si le clown blanc n'est pas juste un petit con qui pète plus haut que son sif.

L'auguste

En opposition à l'autre balai dans le popotin, les petits nenfants, on l'appelle aussi le clown rouge.

Lui aussi en a marre qu'on se moque de ses habits sales. Alors, il donne de la couleur et de l'ampleur à ses oripeaux. Il porte un nez rouge parce qu'il aime faire rire l'écuyère ou la trapéziste. D'ailleurs, souvent, c'est lui qui emporte le morceau auprès de la gente féminine. Femme qui rit, moitié dans son lit, tout ça. Il se maquille de façon outrancière de noir, de rouge et de blanc. Perruque tournante, fleur à eau et chaussures géantes finissent de l'habiller. Sa limite est celle des rires des enfants de l'assistance. Il bouffonne, il agace son acolyte, il tombe, se relève, ohlalalalatise, puis soudain, dans un moment de magie suspendue, il sort son instrument. Non mais les gars, c'est pas ce que je voulais dire. Y a des enfants quand même ! Il sort son bandonéon, quoi ! Celui qui vient de dire qu'il n'y a pas de néons dans les cirques me fera quatre heures de colle. C'est sérieux, là ! Si vous continuez comme ça, beaucoup d'entre vous vont redoubler et devront se refaire la totalité des articles de cette année. Oui, je sais, c'est pas marrant. Alors on se calme, merci. Où j'en étais moi, maintenant... ah oui... Il sort son petit accordéon d'une des poches intérieurs de sa large veste et en tire des notes qui s'élèvent doucement vers la toile du chapiteau comme autant de bulles multicolores. Plus que leurs rires, l'auguste aime les grands yeux émerveillés des petits nenfants.

Le contre-pitre

Celui-là, on le connait un peu moins. Quand le clown se présente seul sur la piste, il est auguste. Quand il se arrive en duo, il est rouge et blanc. Quand la lumière s'allume sur trois maquillages, le dernier, ben c'est lui, le contre-pitre. C'est un second auguste parce qu'on ne va pas se fader deux prétentieux laiteux non plus. Selon la médecine, il aurait été bercé un peu plus près du mur que les deux autres. Autant l'auguste est benêt autant il passe pour un Einstein même avec la langue au vent à côté du contre-pitre. Ce dernier gaffe, ne comprend rien, possède la mémoire d'un poisson rouge et catastrophise tout ce qu'il touche. L'auguste de l'auguste, quoi !

Nous retrouverons ces trois types de clowns ensemble lors de la dernière partie de l'article puisque parmi ma liste des clowns de mon enfance se trouvent - si je devais la jouer échelle de valeur ils seraient en haut du classement - un triptyque qui a baigné mon enfance.

Et là, c'est le drame !

Et puis un jour, poussière dans l'engrenage, couille dans le potage, les clowns sont devenus ennemis public numéro un. Il n'est pas rare aujourd'hui d'entendre autour de soi des personnes avouer qu'elles ont peur des clowns. Ça s'appelle la coulrophobie.

Vous vous souvenez, dans la partie étymologique, je vous parlais de l'Italie. Un opéra du dix-neuvième siècle écrit par Ruggero Leoncavallo a pour titre Pagliacci qu'on pourrait traduire par "Clowns" même si, dans mes recherches, je suis plus souvent tombé sur "Paillasse". Mais comme il y a bien un clown dans l'affaire, on va dire que c'est moi qui ai raison. L'histoire est intéressante non seulement parce qu'elle instaure bien avant Matrix une notion de mise en abime du réel et de la fiction mais surtout parce qu'elle est tirée d'une histoire vraie qu'a jugé le père de l'auteur. Au cours d'une représentation de commedia dell'arte donnée dans un petit village du sud de l'Italie par une troupe ambulante, le comédien Canio, mélangeant la pièce et la vie réelle, tue sa femme Nedda et l'amant de celle-ci, sous les applaudissements des spectateurs qui comprendront trop tard l'horreur à laquelle ils viennent d'assister. Même si le clown n'est pas l'amant, avec un titre pareil et une histoire comme celle-là, ça instaure un sentiment de malaise envers les nez rouges.

Les clowns tristes option Pierrot ont apporté une notion dramatique au personnage. On peut évoquer Jean-Gaspard Deburau qui n'est pas comme on pourrait le penser l'inventeur de la lampe du même nom. Ce mime franco-bohémien est à l'origine de ce Pierrot romantique, éthéré qu'il a créé au théâtre des Funambules où il a joué du début des années 1820 jusqu'à sa mort. C'est son rôle que joue Jean-Louis Barrault dans le film de Marcel Carné, Les Enfants du paradis.

Lon Chaney, acteur de cinéma muet américain surnommé « l’homme aux mille visages » qui a joué, entres autres, le Fantôme de l'opéra ou Quasimodo, disait qu'un clown sous la lune n'a rien de drôle.  Il sous-entendait que le clown ne pouvait amuser que dans le cadre de la piste d'un cirque. Partout ailleurs, la saugrenuité de sa présence n'augurait rien de bon. C'est sans doute ce qu'aurait dû se dire les victimes du tueur en série John Wayne Gacy, surnommé le clown tueur. Il travaillait en tant que clown dans des fêtes d'anniversaire et dans les hôpitaux. A priori, il ne tuait pas en habit d'auguste mais "Pogo le clown" cachait un détraqué de première. Il faut savoir que pour ses trente-trois meurtres il a été condamné à vingt-et-une perpétuités et douze peines capitales. Ce con là a même eu les honneurs du Guinness Book pour ce triste record.

La citation de Chaney m'en a rappelé une autre, N'as-tu jamais dansé avec le Diable au clair de lune ? Elle est issue du Batman de Tim Burton et elle revient à Jack Nicholson dans le rôle du plus badass des clowns, j'ai nommé le Joker. En voilà un autre qui n'a pas fait que du bien à la profession de clown.

Du bouffon au Buffet, il n'y a qu'un pas qu'a franchi un Bernard du même nom à grands renforts de pinceaux, de gouache et de toiles. Dans les années 50, Bernard Buffet peint une série de tableaux qu'il conçoit comme des oxymores, des clowns tristes. Autant les couleurs sont vives, autant les traits sont tirés, vieux, avachis. Le maquillage ne cache plus l'outrage du temps.

Toutefois, je pense que l'inconscient collectif a basculé au cause du King. Je ne parle pas d'Elvis mais de Stephen. Je ne vais pas cracher dessus, Ça un de mes bouquins préférés de tous les temps. N'empêche que le livre en 1986, la mini-série TV intitulée Il est revenu en 1990 et plus récemment le film sorti en 2017 dont la suite est prévue pour septembre prochain. Ça en fait des personnes potentiellement contaminée par  la coulrophobie. Petite anecdote, le Pennywise du film serait un mix entre Bozo le clown, le Pogo de John Wayne Gacy et Ronald McDonald. Tu veux un peu de ketchup pour finir ton hamburger ? Non, merci !

Plus près de nous, en France, pour l'Halloween de 2014, des clowns maléfiques se baladaient armes à la main pour effrayer les passants. En automne 2016, rebelote mais cette fois dans plusieurs pays avec panique générale et accidents. Les costumes de clowns maléfiques sont depuis interdits dans certaines villes.

Et si j'en remettais une couche, histoire de galérer pour la troisième partie

Dans quelques jours, je m'amuserai à vous lister les références à cette nouvelle déviance envers les clowns pour enfin, quelques jours plus tard, vous présenter pour de vrai, avec un sourire jusqu'aux lobes et de vrais morceaux de nostalgie dedans, les clowns de mon enfance.

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